Extrait de lettre de Rosa Luxemburg à Sonia Liebknecht.



Ecrites, au fond de la prison de Wroncke, alors que la guerre fait rage et mourir famille et amis. Adressées à l’épouse de Karl Liebknecht. Suivant l’expression brève d’un moment de désespoir. Ces lignes sur la Corse sont saisissantes et totalement émouvantes.

Visitez http://comprendre-avec-rosa-luxembu...




Wroncke, le15 janvier 1917




Sonittschka, vous rappelez-vous ce que nous avons projeté de faire quand la guerre sera finie ? Aller ensemble dans le midi. Et nous irons ! Je sais que vous rêvez d’aller avec moi en Italie, que c’est votre rêve le plus cher.

Mais moi, j’ai l’intention de vous entraîner jusqu’en Corse.

C’est encore mieux que l’Italie. Là-bas, on oublie l’Europe, du moins l’Europe moderne.

Imaginez un vaste et grandiose paysage où le contour des montagnes et des vallées se découpe avec une extrême précision. En haut, rien que des blocs de rochers dénudés, d’un gris plein de noblesse, en bas, des oliviers, des lauriers-cerises luxuriants et des châtaigniers centenaires.

Et partout le silence qui régnait avant la création du monde avant la création du monde, pas de voix humaine, pas de cris d’oiseaux, rien qu’un ruisseau qui se glisse quelque part entre les pierres, ou le vent qui chuchote, tout là-haut, dans les failles des rochers, le vent qui gonflait la voile d’Ulysse. Et quand vous rencontrez des êtres humains, ils sont en accord avec le paysage.

Au détour du sentier surgit une caravane. Les Corses vont toujours l’un derrière l’autre, en caravane, et non pas, en groupe comme nos paysans. D’ordinaire on voit tout d’abord un chien qui gambade, puis vient à pas lents une chèvre ou un petit âne qui porte des sacs pleins de châtaignes, suit un grand mulet sur lequel une femme est assise de côté, la femme laisse pendre les jambes toutes droites et porte un enfant dans les bras. Elle se tient toute raide, svelte comme un cyprès, immobile. A côté d’elle, un homme barbu marche d’un pas tranquille et ferme. Tous deux gardent le silence. On croirait voir la Sainte Famille.

A chaque pas, vous découvrez des scènes semblables. J’éprouvais chaque fois une émotion telle que j’étais sur le point de m’agenouiller malgré moi. C’est l’impression que je ressens toujours devant un spectacle d’une beauté parfaite. Là-bas, la Bible et l’Antiquité restent vivantes. Il faut que nous y allions et nous ferons comme j’ai déjà fait : nous traverserons toute l’île à pied, nous dormirons chaque nuit dans un lieu différent, nous partirons assez tôt chaque matin pour être sur la route au lever du soleil. Ce projet ne vous séduit-il pas ? Je vous servirai de guide …



Rosa Luxembourg, lettres de prison, éditions bélibaste, 1969, P 17/18. Traduction de Michel Aubreu

U Rossu remercie Marléne