Quelques indications, d’abord, sur l’ordre du jour de cette séance.

Nous avons clôturé, l’an dernier, nos travaux avec un débat sur la violence, et le début d’année n’a pas, loin s’en faut, réduit son intérêt : conformément aux positions exprimées le 15 décembre, l’ordre du jour comportera la constitution d’une commission sur la violence. Elle sera chargée de prolonger concrètement nos échanges et la semaine dernière, j’ai réuni la conférence des présidents pour s’entendre sur un format et une méthode appropriés.



Quant au débat, promis en novembre, après la communication de Jean ZUCCARELLI sur la feuille de route de l’ADEC, il va se tenir aujourd’hui ; avec l’examen de la stratégie régionale de l’innovation, notre Collectivité commencera ainsi l’année en apportant des réponses fortes à la situation économique de la Corse.

Cependant, avec Paul GIACOBBI, nous avons tenu à positionner au début de l’ordre du jour un rapport consacré à l’exercice du pouvoir normatif.

En effet, le statut particulier a donné à notre Collectivité un pouvoir de consultation, ou de proposition, pour adapter les normes nationales aux spécificités de la Corse. Le moins qu’on puisse dire, objectivement, c’est d’une part que nous n’avons pas été souvent à l’initiative et d’autre part, que le gouvernement nous a rarement écouté.

Or, il s’agit là d’un levier stratégique, qui conditionne l’efficacité de nos politiques autant que notre crédibilité : on ne saurait, en effet, revendiquer d’autres transferts si l’on n’est pas capable d’utiliser les pouvoirs existants.

Notre collègue Pierre CHAUBON a donc souhaité démarrer les travaux de sa commission par un état des lieux, assorti de propositions pour relancer ce pouvoir normatif.

Son rapport donnera lieu à une délibération solennelle que l’Exécutif transmettra avec l’attention requise au Premier ministre. Vous aurez tout loisir d’en débattre, le cas échéant d’amender ce texte, mais j’attire votre attention sur l’intérêt d’obtenir une adhésion unanime.

Je tiens à souligner que notre Assemblée prend, ici, l’initiative de l’ordre du jour : ainsi a-t-elle la capacité, par un travail approfondi et concerté en commission d’être, elle aussi, force de proposition.

Ces trois sujets sont, mes chers collègues, la preuve -si certains en doutaient- de notre volontarisme : il nous appartiendra, ensemble, d’amplifier cet élan afin qu’il se poursuivre tout au long de la mandature.

Vous aurez d’ailleurs les dates des prochaines séances publiques, de façon à organiser l’agenda trimestriel des commissions. Je rappelle à ce sujet, certains s’en sont encore plaints, que les dates des séances et des commissions sont prédéfinies, de façon à éviter les chevauchements des bureaux ou conseils d’administration de nos agences, offices, et sociétés d’économie mixte.




Pour ce qui concerne l’Assemblée, je vous signale que notre amie Josette RISTERUCCI reprend ses activités en février : elle réunira donc à Bastia la commission Tchernobyl et j’invite les groupes qui ne l’auraient pas encore fait à proposer le concours de personnalités qualifiés.



La commission de la Culture va également, dans le prolongement des travaux réalisés par celle de l’Evaluation, préparer le débat sur la Langue qui constituera l’un des thèmes prioritaires des prochains mois.

Pour ma part, je poursuivrai les échanges thématiques avec des acteurs nationaux intervenant dans le cadre de nos compétences. En novembre, nous avions auditionné Cap’énergie. Au mois de février, j’ai invité Henri PROGLIO, Président Directeur Général d’EDF, à rencontrer les groupes de l’Assemblée pour un échange qui sera forcément fécond.

L'actualité récente m’a inspiré, ensuite, deux séries de commentaires que je souhaite livrer à votre réflexion.

La semaine dernière, la Haute-Corse et l’ensemble des cantons de montagne ont été touchés par d’abondantes chutes de neige.

Je tiens d’abord à assurer les populations des villages concernés, surtout les plus vulnérables, de notre entière solidarité. Certains ont subi des dommages dans leur vie quotidienne ou leur activité économique. Au nom de cette solidarité, j’invite les responsables des organismes concernés, publics ou privés, à faire preuve de compréhension à leur égard.

Ceux qui résident ou travaillent dans le monde rural ont, en effet, besoin d’être davantage confortés que fragilisés.

J’adresserai ensuite nos remerciements à tous les agents des services publics, de Corse comme du continent, qui aussitôt se sont mobilisés pour rétablir leur continuité. C’est ainsi que s’exerce, au quotidien, la solidarité collective qui structure une démocratie responsable.

Vous me trouverez toujours solidaire des agents du service public : leur dévouement constitue une richesse humaine qui vaut bien des indicateurs financiers.

Vous me permettrez aussi, chers collègues, d’élargir mon propos aux évènements que connaît la Tunisie.

De nombreux habitants de la Corse sont d’origine ou de nationalité Tunisiennes et nous sommes sensibles à leurs espoirs autant qu’à leurs préoccupations.

En-dehors de toute polémique, reconnaissons que la France n’a pas été dans cette « Révolution de jasmin » un modèle de discernement, malgré les liens historiques, économiques et culturels qui unissent nos deux peuples.

J’ai tout comme vous cherché à comprendre les fondements de ce mouvement pacifique et pourquoi notre gouvernement, comme d’ailleurs l’Union Européenne, ont pu se montrer aussi « timorés ».

Sur le fond, les commentateurs s’accordent généralement pour considérer que les déséquilibres sociaux constituent l’une des causes principales de la révolution de Tunisie, déséquilibres dont la fortune accumulée par des prédateurs tels que le clan au pouvoir est l’illustration ; ce sont d’ailleurs les classes populaires des régions pauvres qui, en manifestant contre les conditions économiques particulièrement difficiles, sont à l’origine du mouvement , poursuivi par les masses urbaines et la classe moyenne des villes. La pauvreté, la cherté de la vie, le chômage sont la cause première de cette révolution, qui a aussi des causes politiques et qu’une répression féroce n’a pu endiguer. Quant à l’attitude de l’Europe et de notre gouvernement, on peut risquer une première explication d’ordre culturel : l’enseignement des langues arabes n’a cessé de reculer, et nos élites politiques, économiques et intellectuelles n’ont plus la compréhension suffisante des réalités du Maghreb. Nos interlocuteurs continuent, eux, mais pour combien de temps, de s’exprimer dans un français parfait…

Pourtant, des voix s’élevaient, en France, en Europe, pour dénoncer les dérives du régime tunisien, la situation économique inquiétante et le déni des droits de l’homme, sans parvenir à infléchir l’attitude officielle des autorités, aussi bien du Gouvernement français que de l’UE.

L’explication fondamentale tient à la représentation que notre système dirigeant se fait de la Tunisie. Une destination touristique accueillante, bien sûr ; un sous-traitant économique peut-être ; mais aussi, de plus en plus, un relais sécuritaire.

Car au-delà des intentions démocratiques, au-delà des promesses de développement comme l’Union pour la Méditerranée, ce sont les préoccupations liées au terrorisme, à la montée de l’intégrisme islamique, et à la pression migratoire qui ont pris le dessus. Avec un tel état d’esprit, l’Europe s’est accommodée de régimes autoritaires pour garder ses frontières au sud de la Méditerranée.

Comme l’écrivait Bernanos, « la force et la faiblesse des dictatures sont d’avoir fait un pacte avec le désespoir des peuples ».



Ceux qui ont vu dans le régime archi-corrompu de Ben Ali un moindre mal ; ceux qui jugeaient irréaliste une évolution sans fanatisme ni fondamentalistes ; ceux qui s’inquiètent aujourd’hui des incertitudes de la transition démocratique, tous devraient méditer cette citation.

Mes chers collègues, fidèle à La Fontaine lorsqu’il écrit que le jasmin est une « fleur que les vents n’ont pu ternir », j’adresse, pour ma part, tous mes encouragements au peuple tunisien.

Avant d’aborder l’ordre du jour, je voudrais rendre hommage à un grand élu de l’Assemblée qui vient de nous quitter : notre ami Albert FERRACCI.

Lorsque, en novembre 1942, dès l’entrée en Corse des troupes italiennes, Albert FERRACCI rejoint la Résistance afin de combattre pour la libération de la Corse, commence alors un engagement politique placé sous le signe du courage et de la fidélité.

Fidélité à l’égard de ses origines sociales : issu d’une famille, de paysans et de bergers, de Suartone à Bonifacio, ayant forgé une claire conscience de classe, il fut, au sein du Parti communiste auquel il avait adhéré dans la clandestinité, l’inlassable défenseur de la cause des pauvres, des exploités, des dominés.



Fidélité à ses compagnons d’armes. Fidélité à son idéal de paix et de libération des peuples, en particulier pendant la guerre d’Algérie. Fidélité à la Corse, notamment par son rôle dans le « Mouvement du 29 novembre » 1959 et la contestation victorieuse des expériences atomiques dans le massif de l’Argentella.

Cette ligne de conduite, Albert FERRACCI - instituteur, résistant, militant syndicaliste, militant communiste de Corse, conseiller municipal d’Ajaccio de 1953 à 1959, puis conseiller à l’Assemblée de Corse - l’a suivie fidèlement. Elu à la première assemblée de Corse en 1982, puis réélu successivement en 1984, 1986 et 1987, il a siégé jusqu’en mars 1992. Durant cette décennie, il présida le groupe communiste à l’Assemblée.

Nous qui l’avons côtoyé entendons encore l’écho de sa voix, calme et mesurée, celle d’un pédagogue et non d’un bateleur, où couvait la passion de la Corse et de la vérité. Ses prises de parole étaient écoutées avec attention, sur tous les bancs de cette assemblée, s’exprimant sur tous les sujets qui, durant cette décennie de mise en place de l’institution Régionale, étaient au cœur des préoccupations. Son apport aura été très important, ses avis appréciés, ses recommandations méditées. Il s’intéressait particulièrement aux questions relatives au développement de la Corse, et il siégea d’ailleurs assidument à la Commission du Plan ainsi qu’à celle du Schéma d’aménagement. Il n’hésitait jamais, fut-ce dans des conditions difficiles, à prendre la défense des salariés et à accompagner leurs combats .En même temps, son exigence de rigueur morale le portait à la vigilance sur l’utilisation des deniers publics. Il participa activement aux débats sur le statut particulier et la décentralisation.

Il aura été durant ces années, ainsi que l'a dit Paul Antoine LUCIANI dans son éloge funèbre, « l’une des voix les plus écoutées et les plus respectées à l’Assemblée de Corse. Il ne perdait jamais de vue ce qui, à ses yeux, était l’essentiel : la libération humaine. Il savait replacer nos turbulences insulaires, souvent délétères, dans leur contexte général. Il savait se situer. Et il fournissait ainsi des repères lisibles à tous les acteurs de la vie publique »

A l’Assemblée, Albert laissera le souvenir d’un homme de conviction et d’ouverture. Conviction d’un militant communiste ancrée dans l’expérience de la Résistance irréductiblement opposé au mode d’exploitation capitaliste ; mais ouverture d’esprit, sens de l’écoute, capacité à dialoguer.

Au soir d’une vie d’engagement, il n’éludait pas la critique des dévoiements du communisme « réel », du stalinisme, sans pour autant abandonner son idéal car, écrivait-il encore à la veille de sa disparition : « Les débordements sauvages actuels du capitalisme me rendent plus communiste que jamais. Et plus proche de mes vingt ans".

Il n’était pas de ceux qui se laissent enfermer dans un dogme étroit et, tout au long  de sa vie, sa curiosité intellectuelle aiguillonnant sa grande culture historique et son sens aigu de la liberté critique, il se montra disponible à la recherche de solutions politiques innovantes.

Le charisme d’Albert dépassait évidemment largement le périmètre de son « camp » comme en témoignent l’émotion qu’a suscitée partout l’annonce de sa disparition et les hommages venus de quasiment tous les bords politiques ; ainsi, à l’hommage rendu par Paul-Antoine LUCIANI ont fait écho, loin des discours convenus, celui de Jean BAGGIONI, de Monseigneur BRUNIN, de Camille de ROCCA SERRA. Albert est mort, sa voix s’est tue, et déjà elle nous manque ; son intelligence, sa culture corse, universelle, progressiste, sa tolérance, son éthique caractérisée par l’exigence de réunir morale et politique dans l’action publique, espérons que tout cela se soit transmis et anime encore, à l’avenir, notre vie civique. Aujourd’hui, en songeant à l’impact qu’a sur nous l’exemple d’Albert, je me dis qu’il tient essentiellement à la fidélité à sa profonde exigence de justice, à son élan fraternel envers les autres, à la rigueur de sa pensée.

Il tient aussi à la distance qu’il avait - lui, athée affirmé - avec les vanités de ce monde, les illusions de puissance qu’elles procurent et l’abîme qui les séparent de la vérité.

Il n’a jamais réclamé de décorations ni de médailles, mais je veux dire ici à sa famille, à ses amis, au nom de tous les membres de l’Assemblée de Corse, la profonde estime que tous ici nous lui portons. Aux jeunes générations, la vie d’Albert FERRACCI montre, par l’exemple, la noblesse de l’action publique et la grandeur de l’engagement civique.