• Aujourd'hui les dirigeants de Corsica Ferries dénoncent la recapitalisation de la SNCM en sachant pertinemment qu'aucune évaluation n'a jamais été faite de ce point de vue les concernant. Or, malgré l'opacité, il est probable que le montant cumulé de ces avantages fiscaux et sociaux se chiffre en centaines de millions d'euros pour les actionnaires de la compagnie jaune.
  • Indépendamment de la fréquentation assidue des paradis fiscaux et des liaisons fortes avec des organismes financiers pour lesquels la transparence n'est pas une priorité, on retiendra également que les dirigeants de la Corsica Ferries, après avoir expliqué qu'ils n'avaient pas besoin de fonds publics pour assurer la desserte de la Corse, montrent qu'ils ne peuvent plus s'en passer.

C'est ainsi, qu'en 1996, grâce à la complaisance du gouvernement Chirac et à la bienveillance de l'Exécutif de la CTC, la Corsica Ferries a pu se positionner au départ de Nice pour écrémer le trafic lié à la fréquentation touristique estivale alors que la réglementation déjà très libérale ne l'y autorisait pas.

  • Pour les dirigeants de Corsica Ferries l'objectif central était la fin de la convention (État-Région/SNCM-CMN) et la possibilité en 2001 d'obtenir l'ouverture irréversible de la desserte au départ de Toulon sans les contraintes de la délégation de service public (DSP) et avec un accès portuaire à moindre coût. L'Exécutif imaginera alors l'éclatement de la desserte en deux services l'un dit de base et l'autre dit complémentaire accompagnés du dispositif d'aide sociale permettant de subventionner la Corsica Ferries avec des obligations de service public (OSP) homéopathiques.

Ce dispositif d'écrémage, contraire au bon usage de l'argent public, met d'autant plus en danger la continuité territoriale que dans l'aérien, selon la même logique libérale, des millions ont été engloutis après la déconfiture d'Air liberté et Air Littoral préférées à Air France CCM au risque de tuer cette dernière. Au nom de cette logique l'autorité délégant, qu'est la CTC, organise d'un côté une DSP et de l'autre subventionne la concurrence. C'est cet engrenage qui s'avérera onéreux pour les finances de la collectivité, non le service public promis de fait à la portion congrue.

  • Sans satisfaire aux critères des appels d'offres, faute de moyens, les dirigeants de Corsica Ferries feront preuve d'un acharnement particulier, quelque fois par des manœuvres dilatoires, sur le terrain juridique à la fois pour faire évoluer la réglementation en leur faveur et pour entretenir l'idée que le service public ferait obstacle à une politique tarifaire attractive. En bons libéraux ils connaissent toutes les ficelles du dumping fiscal, social et commercial.
  • Ils peuvent ensuite essayer de faire croire, à leurs "clients" bombardés d'Émail et de courriers, qu'un usager du service public coûte 10 fois plus qu'un passager Corsica ferries. L'honnêteté commande dire que la desserte régulière des cinq ports de la Corse toute l'année, selon les OSP, exige plus de moyens techniques et financiers. C'est donc à ce titre que la SNCM et la CMN perçoivent légitimement une compensation financière cinq fois plus importante que celle versée sans contrôle à Corsica Ferries pour en définitive desservir Bastia et Ajaccio et permettre, hors de tout critère social à des touristes italiens, anglais ou allemands, de bénéficier du "jack-pot" à 1€ la traversée.
  • Le rêve des dirigeants de Corsica Ferries serait que la DSP soit réduite aux besoins propres de la Corse, fret et passagers résidents, avec quatre ou cinq cargos mixtes (la fameuse compagnie régionale) et que l'activité la plus lucrative liée à la fréquentation touristique se fasse hors DSP. C'est ce que Camille de Rocca Serra défendait au nom de la "dé-sancturaistaion" et de la fongibilité de l'enveloppe de continuité territoriale.
  • Ils ont franchi ensemble une étape importante avec la privatisation de la SNCM offerte par le gouvernement Villepin Sarkozy au fonds de pension Buttler dans des conditions douteuses puis à Véolia, dont la direction proche du gouvernement Fillon, prépare le démantèlement. Ils franchiront une seconde étape importante avec l'introduction de la clause d'adaptation dans le règlement d'appel d'offres de 2007 assorti également d'un codicille rendant la convention d'aide sociale juridiquement dépendante de l'exécution de la DSP pour une même durée de 6 ans.
  • En février 2009 le PDG de Corsica Ferries en personne écrira au président de l'Office des transports en lui indiquant la marche à suivre. Cette lettre est sans équivoque, elle explique que, pour rétablir les comptes de la continuité territoriale, plombés de 20 M€, il suffit de supprimer un car-ferry sur Marseille. Une fois encore il sera écouté et en novembre, de la même année, après des négociations secrètes avec les directions de la CMN et de la SNCM, 118 traversées seront supprimées, la vente du Bonaparte et de trois cargos mixtes annoncée. En revanche, le dispositif d'aide sociale, dont la convention pouvait être dénoncée en avril, sera maintenu et la Moby Line autorisée à se positionner sur Toulon.
  • Les marins de la SNCM et de la CMN ne pouvaient laisser passer cette décision, pilotée par l'exécutif de la CTC, avec en toile de fond la bataille des autoroutes de la mer que se livrent déjà férocement les armateurs de l'arc méditerranéen.
  • Voila comment la logique capitaliste, sous couvert de tarifs cassés paradoxalement avec la manne de l'Etat, permet à quelques actionnaires d'engranger un profit maximum à court terme. A long terme des centaines d'emplois sont en jeu en Corse et en PACA, des millions d'euros de retombées économiques aussi bien fiscales que sociales sont menacées de part et d'autre de la méditerranée par cette politique contraire au service public, à l'existence même des opérateurs historiques et enfin à l'intérêt des usagers.
  • C'est une dimension incontournable à laquelle l'autorité délégant, donc la CTC, ne peut se soustraire, même si le récent arrêt obtenu par Corsica Ferries au titre de "l'abus de position de dominante" peut laisser croire le contraire.
  • Voila pourquoi il faut sortir de cette logique libérale qui fragilise la continuité territoriale dans son ensemble alors que le gouvernement s'apprête pour la troisième année consécutive à geler la dotation de l'État contrairement à l'esprit de la solidarité nationale sans laquelle la Corse ne peut organiser une desserte de service public conformément à ses besoins sociaux et économiques.
  • Dans cet esprit la nationalisation n'est pas une ineptie, en pleine crise les banquiers en profitent sans vergogne, mais une garantie nécessaire pour un service public performant, accessible et respectueux de l'environnement.