Comme l’a si bien dit Trini, l’épouse de Sébastien :

« Nos enfants, eux, grandissaient Corses et il est certain que nous entrions chaque jour un peu plus dans la vie ajaccienne. Mon métier de couturière m’apportait beaucoup de relations et de connaissances tout comme celui de Sébastien qui, à la naissance de Joseph(1) en 1954, trouva un débouché dans le bâtiment…»

Elle dit cela, à un certain moment de leur vie à Ajaccio, quand les souffrances de ce qu’il faut bien appeler une déportation politique ont commencé à disparaître. Car Sébastien et sa femme étaient surveillés. Ecoutons encore Trini :

«En attendant, chaque dimanche nous allions signer au commissariat, une routine perturbante qui dura quatorze années jusqu’en 1965. Quand, trois ans plus tard, Serge s’installa à Marseille pour intégrer la faculté de médecine, nous comprîmes que le provisoire était fini, que nous pouvions faire une croix sur nos projets, que les enfants vivaient dans ce pays, qu’ils y étaient amoureux et se l’appropriaient. Nous avions fini par y trouver notre place, Sébastien construisant des maisons et participant au réaménagement urbain du centre ville et de la place du Diamant. »

La Corse, lieu de leur déportation politique, était petit à petit devenue le territoire de leur adoption sociale.

Mais avant ce mois de novembre 1951, quand ils débarquent du vieux Sampiero Corso, démunis de tout et surtout éloignés de leur fils Serge, qui n’est encore qu’un bébé, retenu dans un établissement de soins à Banyuls, ils ont derrière eux un parcours prodigieux, douloureux, tragique et exaltant à la fois.

Avant de devenir un père de famille ajaccien comme les autres, Sébastià PIERA LLOBERA, était un jeune catalan plein d’ardeur et de générosité, très tôt éveillé au sens de l’égalité par un père instituteur et républicain.

Raconter l’histoire de sa vie, comme l’a fait Ricard VINYES est une entreprise considérable. Car sa biographie exceptionnelle nous entraîne dans un passé terrible et glorieux : la lutte héroïque des républicains espagnols contre le fascisme, leur participation à la deuxième guerre mondiale, la poursuite de leur résistance à Franco après la guerre…

Raconter la vie de Sébastien PIERA c’est au fond retrouver le cours tumultueux des grands bouleversements du XXe siècle.

Et c’est pourquoi il est impossible de résumer ce livre. Il faut le lire et le faire lire. Et il faut être reconnaissant à ceux qui, à la CCAS, en décidant de le traduire, ont permis de faire connaître ce combat, ce parcours, cet exemple.

Le poète l’a dit à sa façon :

« Il faut une langue à la terre Des lèvres aux murs aux pavés Parlez parlez vous qui savez Spécialistes du mystère Le sang refuse de se taire ».(2)

Sébastien PIERA a beaucoup hésité, par pudeur, par respect, par humilité. Mais il a fini par céder aux instances de cet historien de l’université de Barcelone, spécialiste du monde pénitentiaire sous le franquisme.

Grâce à ce témoignage exceptionnel, présenté sous une forme elle-même exceptionnelle, la vérité historique c’est à dire la connaissance exacte des faits et des événements, se nourrit, s’enrichit de la vie réelle, individuelle et collective, de toute une génération.

Ricard VINYES a tenté d’explorer le « lien historique » entre vie et action…Il a voulu montrer comment Sébastien PIERA est devenu un « personnage historique ».

Selon lui, et son livre l’illustre de façon saisissante, « Sébastien PIERA devient historique d’un point de vue moral » c’est à dire « par son attitude face au contexte historique ».

Et voilà restitués et revisités, à travers le parcours de Sébastien, le contexte, les grandes confrontations et les grands enjeux du XXe siècle.

Nous voilà à Baldomar et dans les villages de Catalogne, à une époque où, lui, « des hommes, il n’en connaissait que peu de choses si ce n’est qu’ils sont simples et bons »

Nous voilà au temps du « Bloc ouvrier et paysan », attirés comme Sébastien et ses amis par la propagande anti fasciste du parti communiste de Catalogne qui faisait vivre une grande espérance dans le cœur de ces jeunes gens avides de changer leur vie, leur pays, le monde.

Nous voilà à l’université de Barcelone, à Madrid dans les combats aux côtés des Internationaux , ces brigades venues du monde entier défendre la République et la liberté.

Voici, après la défaite, le départ vers l’Union soviétique et la poursuite de la lutte anti fasciste dans les rangs de l’Armée rouge. Voici Sébastien, plein de courage et de confiance, qui éprouve malgré tout de sérieuses interrogations quant au pacte germano-soviétique qu’il ne comprend pas vraiment.

Mais, incorporé dans l’armée, il porte « un uniforme qui est pour lui celui de l’anti fascisme et de la révolution ». Il sera décoré pour sa participation à la défense de Moscou, face aux armées hitlériennes.

Nous voilà, en avion Dakota, au dessus de Stalingrad, où le spectacle de la défaite allemande ne le réjouit pas : « je fais partie des vainqueurs et je n’éprouve aucune joie devant tant de morts ennemis. Mais au nom de la justice, je me sens digne devant la déroute nazie ensanglantée. Il faut que s’arrête la souffrance imposée par le fascisme. »

Et puis Vilnius, en Lituanie, les marécages polonais, le front du Caucase, Bakou et ses puits de pétrole… Sébastien PIERA participe à toute une série d’opérations spéciales de l’armée soviétique, sur tout le territoire, tout au long de la guerre, jusqu’à la victoire finale.

Mais la victoire sur le fascisme ne parvient pas jusqu’en Espagne et Sébastien continue la lutte après 1945. Il rentre clandestinement en Catalogne pour organiser la résistance au franquisme. Il est arrêté avec un groupe de 80 communistes de Barcelone et sauvagement torturé. Quatre de ses compagnons sont condamnés à mort et exécutés le 16 février 1949…

Le récit de Ricard VINYES montre ici toute sa force et toute sa vérité, car on trouve dans ce livre, insérée dans le cours des événements, la sentence intégrale du conseil de guerre qui condamne les 80 de Barcelone.

L’auteur a pris le parti de confronter les souvenirs et les écrits de Sébastien avec le point de vue de ses persécuteurs. La vérification est saisissante. Elle confère à ces témoignages d’acteurs tout leur poids de vérité historique et leur conserve en même temps toute leur charge morale et affective.

Voilà pourquoi ce livre est un livre utile. Voilà pourquoi Sébastien a eu raison de parler. Aragon a écrit, en 1942, dans une lettre au poète Joe BOUSQUET : « Ce que j’écris n’a nulle part pour but l’avenir littéraire, ce n’est que ma voix, et, je l’espère, la voix humaine. Je n’écris pas, je parle, et je parle pour dire quelque chose, ce quelque chose que d’autres meurent sans dire ».

Sébastien a parlé. Ricard VINYES a écrit.

En refermant ce livre qui ne quittera plus mon esprit, s’est imposé à moi le souvenir d’un autre témoignage, celui que le journaliste communiste Gabriel PERI a écrit dans son cachot avant d’être fusillé le 15 décembre 1941. Ce document s’intitule « Ma vie ».

C’est aussi une biographie écrite à la première personne. Elle raconte l’engagement absolu au service de l’égalité et de la libération humaine. Elle donne un sens à la vie et à la mort .Elle aide les autres à vivre.

Merci à Sébastien, à Trini, merci à tous les Espagnols de Corse. Ils nous prouvent que, même si les hommes ne sont pas tous « simples et bons », il y a toujours parmi eux, en Espagne, en Corse et ailleurs, des « soldats de Pandore », des soldats de l’espérance, des hommes qui savent nous communiquer, comme le rappelait encore Gabriel PERI, « certains secrets de grandeur ».

Le soldat de Pandore Une biographie du XXe siècle par Ricard VINYES traduction française Merce CREIXELL ouvrage publié avec le concours de la CMCAS de Corse, et la CCAS ___

(1) José PIERA, le second fils de Sébastien et de Trini, médecin gastro-entérologue à Ajaccio, est depuis mars 2001 conseiller municipal de la capitale régionale. (2) Aragon, « Les yeux d’Elsa »

N.B : Dans un livre écrit en langue catalane, Ricard VINYES, Professeur d’histoire contemporaine à l’université de Barcelone, raconte l’engagement et le parcours de Sébastià PIERA LLOBERA, républicain et révolutionnaire qui, après la guerre d’Espagne, a poursuivi sa lutte anti fasciste dans les rangs de l’armée rouge, est revenu en Catalogne après la guerre et, exilé en France, a été assigné à résidence à Ajaccio où il s’est fixé avec sa famille.