Michel Stefani
Notre réunion se tient à un moment charnière de l’élection présidentielle dont l'issue sera capitale pour l'avenir de la France et de l'Europe. Nous avons beaucoup à discuter et peu de temps pour le faire. Je n’entrerai pas dans le détail des résultats pour en souligner les enseignements majeurs et anticiper la période à venir, qui nous mène jusqu'à la fin juin législatives inclues.
Dans un scrutin finalement à haute participation, avec une abstention de 20,53 %, le désaveu de Nicolas Sarkozy est le trait majeur du vote du 22 avril. Nicolas Sarkozy perd 4% sur le premier tour de 2007, et 7,38 % sur le total additionné Sarkozy, Villiers et Nihous, aujourd'hui ralliés, soit près de trois millions de voix perdues. C'est ce rejet que Nicolas Sarkozy tente de combler, en essayant une fois encore de déplacer le terrain du débat d'idées, loin de ses responsabilités dans la crise, sur les terres de l'extrême droite.
Anticipant ce désaveu, la droite au pouvoir visait par sa stratégie à se garantir de la marge pour le second tour, en mettant en scène un quatuor de favoris, comprenant trois candidats de droite et d'extrême droite, constituant le réservoir nécessaire à sa victoire. Elle a échoué. Non seulement NS n'est pas en tête, mais les totaux à droite comme son résultat sont en net recul. François Bayrou chute de moitié, mettant le total Sarkozy-Bayrou à 36,20 %, quand en 2007 il passait la barre des 50%.
Il lui reste le FN qu'il essaye de rallier par tous les moyens dangereux et nauséabond, ouvrant des passerelles par la banalisation des idées du FN à grande échelle.
Une partie du recul de l'UMP est en effet récupérée par le FN, puisqu'il gagne 7,86%. Cette récupération du vote de droite est confirmée par une étude IFOP, qui indique que Marine Le Pen a retrouvé 70% des électeurs de son père en 2007, et gagné 11% des électeurs de Sarkozy, 10% des électeurs de Bayrou, 7% des électeurs de Royal, et 6% des électeurs d'extrême gauche.
Alimenté par un report massif des déçus du sarkozysme, le vote Le Pen n'en est pas moins de plus en plus idéologiquement structuré. C'est de plus en plus un vote d'adhésion aux solutions proposées par le FN articulant la préférence nationale au rejet des immigrés. Les angoisses sociales, la critique de l'Europe sont très présentes, mais il ne s'agit pas seulement de protestation.
Le vote FN progresse dans les zones péri-urbaines et chez les « rurbains ». Des gens modestes, ouvriers, employés, jeunes non diplômés, venus chercher un logement moins cher, une vie moins dure, et qui se retrouvent isolés, loin des services publics, avec un sentiment d'abandon accru. Pas question donc de tirer un trait sur ces victimes de la crise, mais ayons conscience que c'est bien de reconquête idéologique qu'il s'agit en faisant regagnant les forces sociales et populaires au combat anticapitaliste et à la solidarité.
Les enjeux du second tour demeurent ainsi à un haut niveau d’exigence sociale et politique. C’est la raison pour laquelle il faut réussir un grand Premier Mai avant de battre, le 6 mai, Nicolas Sarkozy le candidat de la droite et du MEDEF, devenu otage de l’extrême droite, de la démagogie antirépublicaine, populiste et xénophobe, véhiculée par la famille Le Pen.
Face à ce danger, d’une société d’intolérance, on ne peut, comme le font les dirigeants nationalistes, s’en tenir au constat, d’un fait alarmant et rester dans la neutralité en attendant les législatives au risque d’oublier la RGPP, le bouclier fiscal, la mise en concurrence des services publics, la casse de l’Education nationale, du système de protection sociale, l’abondance d’argent public accordée aux banquiers en déroute pour les laisser spéculer contre la dette publique de la France.
Notre score, à deux chiffres, inédit depuis 30 ans, obtenu à l'issue d'une campagne exaltante, est un événement de l'élection qui permet à la gauche avec ses cinq candidats, Hollande, Mélenchon, Joly, Poutou et Arthaud, de totaliser 43,43 %, contre 36,44 % pour sept candidats en 2007.
Le Front de gauche progresse ainsi de manière continue à chaque élection, depuis sa création lors des élections européennes. Nous rassemblions 1,1 million de voix à ce scrutin de 2009. Nous en avons rassemblés près de 4 millions, soit quasiment trois fois plus, dans une élection a priori redoutable.
Ce résultat ne peut être comparé au seul résultat des candidats communistes aux précédentes élections présidentielles, car il est le résultat d'une dynamique plus large avec le Front de gauche. Il n'en reste pas moins que le poids de ces 4 millions de voix, rassemblées grâce à notre travail, à nos choix stratégiques, et à celui de nos partenaires du Front de gauche, nous redonne une place inédite en reconstituant un nouveau paysage à gauche.
Il faut donc avoir en tête, pour prendre la mesure de notre résultat, que nous avions réuni 691 000 voix en 2007, 955 000 en 2002 et 2,6 millions en 1995, quand nous avions réalisé un très beau score de 8,73 %. Nous venons de changer d'échelle en dépassant les 11 %.
Nos résultats en Corse confirment cette analyse avec une progression de 10 679 voix sur 2007 et de 2 842 voix sur les régionales de 2010 avec un niveau de participation identique. Les résultats par circonscription donnent des indications qui encouragent à poursuivre avec confiance notre campagne pour renforcer le groupe de députés.
• Première de Corse du Sud 3306 voix 9.09 % Deuxième 3885 voix 10.23 %
• Première de Haute Corse 4663 voix 11.24 % Deuxième 3989 voix 8.83 %
Ces résultats ont fait l'objet d'interprétations. Utilisant la déception, voire les larmes, de jeunes militants qui aspiraient à plus et à mieux, et qui ont reçu, choqués, l'annonce du score du FN, voilà que les commentateurs ont parlé d'un demi échec alors qu’il est extrêmement prometteur. C'est un vote national homogène. Aucun des départements n'est en-dessous de 5%, les plus bas, les deux départements d'Alsace, sont à 7,3%. Seuls 26 départements sont en-dessous du score national de 11%, 10 départements sont au-dessus de 14%, le plus haut score est réalisé en Seine-Saint-Denis, avec 17%.
Le vote est élevé dans nos zones de force et nous fait décoller dans beaucoup d'autres, généralisant nos ambitions sur tout le territoire. C'est un vote ancré dans le monde du travail et dans le monde syndical qui s'est cette fois massivement mobilisé à gauche. 39% des proches de la CGT déclarent voter Mélenchon et 44% Hollande. A la CFDT, c'est respectivement 12% et 56%. A Solidaires, 39% pour Mélenchon et 35% pour Hollande. A la FSU, 31% et 61%. A l'UNSA, 14% et 49%.
Au-delà de ces caractéristiques, je veux également retenir la dynamique de campagne qui a rendu possible un tel résultat. Nous avons remis en mouvement, remis en marche, réconcilié avec la politique des forces sociales et populaires, des jeunes, en nombre considérable. Comme notre meeting régional, l’un des premiers d’autres très impressionnants l’ont montré. Un important travail de prises de contacts, de mises en réseaux a été reconstruit avec des syndicalistes, avec des militants associatifs. C'est décisif pour l'avenir.
Les assemblées citoyennes, la diffusion militante des matériels de campagne, les initiatives de proximité ont permis de populariser notre démarche et d’élargir l’adhésion à nos propositions. Les communistes sont pour beaucoup dans ce travail de maillage et d'animation. Ils jouent un rôle important depuis le premier jour et sont aujourd'hui massivement acquis et investis dans cette démarche. Au total, le Front de gauche a réellement commencé à devenir la force populaire que nous cherchons à mettre en mouvement depuis longtemps. Son développement sera au cœur de nos efforts à venir.
En pleine crise capitaliste et européenne, l'enjeu de l'élection présidentielle française n'est pas qu’un simple changement de président de la République. Ce qui se joue, pour les forces populaires, c’est la capacité de résister à l'offensive capitaliste visant à faire payer aux peuples cette crise historique du système mondialisé. Nous n'affrontons pas simplement Sarkozy, mais Sarkozy-Merkel, et à travers eux les forces de la réaction et des milieux financiers associés.
Nous sommes engagés dans un bras de fer dont l'alternative est simple : soit ils parviennent à imposer dans toute l'Europe une régression sociale et démocratique généralisée, soit nous ouvrons des brèches pour renverser la tendance et libérer les forces pour un nouveau type de développement, social, écologique et solidaire. La France est au premier rang de ce front.
Dans ces conditions, d'un affrontement destructeur des conquêtes sociales et démocratiques en Europe, réussir à faire 11% sur une alternative ; créer les conditions de battre Sarkozy l'une des têtes de pont de cette offensive capitaliste ; laisser ouverte, en cas de victoire de François Hollande, la porte à un débat sur l'alternative, voilà des atouts nouveaux et importants. Ils nous valent d'ailleurs l'attention et le soutien de très nombreux Européens.
Notre combat contre le traité Sarkozy-Merkel prend ainsi une place de premier plan, a fortiori si Sarkozy est battu. Nous pouvons adosser ce combat national au combat européen que nous sommes en train d'impulser.
Le PGE lancera en septembre, en utilisant la nouvelle procédure d'initiative citoyenne européenne, la collecte d'un million de signatures en Europe, en bas d'une proposition visant à réorienter fondamentalement le rôle du crédit et de la BCE et à créer une banque publique européenne qui dégagerait les finances publiques du chantage des marchés.
J'en viens aux semaines à venir et la bataille du second tour. Notre appel est clair, c'est celui de tout le Front de gauche. Le 6 mai, Sarkozy doit être battu, battu à plates coutures. Plus la victoire sera large, plus les conditions de nos batailles futures seront meilleures. C'est donc sans hésitation aucune, que nous appelons à battre Sarkozy en votant François Hollande.
C'est, dans les conditions concrètes issues des résultats du premier tour, un appel de conviction profonde : la réélection « d'un » Nicolas Sarkozy dont le programme est pire que le bilan, flanqué d'une extrême droite à 18% serait un cauchemar pour le pays, ses travailleurs, ses forces démocratiques et sociales.
Nous voulons battre la droite et l'extrême droite, parce que le pays en a absolument besoin. C'est le sens de l'appel que nous lançons avec toutes les forces du Front de gauche pour le 1er mai. Cinq syndicats appellent unitairement à un 1er mai de mobilisation sociale contre l'austérité.
Après Marine Le Pen, et dans la plus pure tradition pétainiste, Nicolas Sarkozy s’est lancé dans une véritable provocation en appelant ses partisans à détourner et à récupérer cette journée pour en faire la fête du « vrai travail ».
La CGT, en renouvelant son appel à battre Sarkozy pour créer un contexte plus favorable aux revendications et aux luttes nécessaires au progrès social, a décidé de relever le défi, en invitant à participer massivement aux manifestations syndicales, unitaires, le 1er mai. Organisons notre présence massive et visible aux côtés des syndicats, dans le respect de leur appel.
J'en viens enfin aux élections législatives des 10 et 17 juin. L'élection d'un président de la République ne sera rien sans l'élection d'une majorité de gauche décidée à défaire les lois Sarkozy et à en voter de nouvelles, pour répondre à l'intérêt des travailleurs.
Nos propositions, et donc nos députés, seront indispensables pour réussir le changement. Déjà, la haute finance s'organise, s'arcboute pour faire barrage au changement, les autorités européennes s'affolent, les marchés financiers se préparent au chantage.
Avec le vote Front de gauche, avec nos candidats, nos députés, nous aurons plus de force pour vaincre ces résistances. Salaires, retraites, interdiction des licenciements boursiers, sécurité d'emploi et de formation, promotion du renouveau industriel et planification écologique, refus du Traité Sarkozy-Merkel et refonte d'un nouveau traité, relance des services publics, rétablissement d'un haut niveau de protection sociale... Qui osera les changements nécessaires si les députés du Front de gauche ne sont pas assez nombreux ?
Tels sont les enjeux des législatives dans le prolongement de l’élection présidentielle qui structure la vie politique française. Les Corses en y participant massivement témoignent de l’attention qu’ils portent au devenir d’un pays dont ils n’imaginent pas qu’il s’écrive sans eux.
Les dirigeants nationalistes sont déstabilisés par cette participation et la porosité, qu’ils reconnaissent eux-mêmes, d’une partie de leur électorat avec celui de la droite et de l’extrême droite. C’est bien là, non pas un amalgame, mais la confirmation d’une confusion qui ne peut que se nourrir de l’absence de position politique distinguant la droite de la gauche.
Pour privilégier la revendication autonomiste ou indépendantiste et la réforme constitutionnelle qu’elle suppose, certains aspirent à siéger au Parlement mais se refusent à dire sur quel banc. Or c’est bien de ça qu’il s’agit et plus encore dès lors qu’il faut faire barrage à l’idéologie intolérable de l’extrême droite comme ils l’affirment.
Pour ce qui nous concerne, il n’y a pas de problème de ce côté-là. J'ajoute qu'une des garanties que nous donnons, et non des moindres, c'est que nous travaillerons à l'élaboration des lois nouvelles avec et sous le contrôle des citoyens, des salariés, des agriculteurs, des premiers intéressés. Comme nous l’avons dit et fait à l’Assemblée de Corse en proposant de soumettre par référendum toute évolution institutionnelle.
Bine que notre amendement ait été repoussé par tous les autres groupes, nous nous engageons en faveur d’une élaboration démocratique et partagée de la loi. Rien ne se fera dans le dos du peuple. Les députés du Front de gauche seront les garants de la transparence. C'est un engagement auquel nous veillerons.
Avec ce message, nous devons nous adresser très largement à toutes les électrices et à tous les électeurs de gauche, quel qu'ait été leur vote le 22 avril, pour leur dire : « Donnez de la force à vos attentes, donnez de la force à la gauche avec le maximum de députés du Front de gauche ».
Ce message peut être entendu si nous le portons sans attendre, avec conviction. Nos candidates et candidats doivent prendre la tête de la mobilisation pour battre Sarkozy et appeler à la prolonger dans les urnes le 10 juin.
Le Front national espère évidemment jouer les trouble-fêtes et Marine Le Pen caresse l'ambition d'une entrée du FN au Parlement. Les législatives doivent marquer un coup d'arrêt à ces néfastes ambitions. Évidemment, dans ces batailles, 1er mai, 6 mai, 10 et 17 juin, tout concourir au renforcement de la dynamique populaire que nous avons créée.
Le Front de gauche a été le levier de cette dynamique. Il faut maintenant lui donner de nouvelles perspectives, de nouvelles ambitions. Après les législatives, il nous faudra tirer les leçons de toute cette séquence électorale. Nous aurons aussi à prendre en quelques jours des décisions politiques importantes, notamment sur la question du gouvernement, de notre attitude dans la nouvelle majorité.
Cela fera l’objet de consultations au sein de chaque formation qui constituent le Front de gauche. Les principes qui nous guident sont clairs. Nous prendrons ces décisions en tenant compte de ce qu’il en ressort dans le prolongement de ce que nous avons dit au soir du 22 avril sans compromission.